Paysages d'Une Ville
Paysages d'une Ville par Fanny Challier
    Mon travail s'articule autour de la notion de « paysage », par le biais de la photographie dite « documentaire ». M'intéressant particulièrement aux paysages périphériques de la ville de Bourges, où j'ai fait mes études, j'ai pu en suivre la lente évolution et en offrir aujourd'hui un témoignage, qui révèle mes interrogations quant à l'histoire d'un lieu, et comment se positionner dans cette histoire. Ce témoignage est une mise en images de la mémoire, sa propre mémoire qui peut-être partagée par le biais de la photographie. Cette relation sensible se traduit dans l'utilisation de l'argentique et d'un appareil au maniement assez souple malgré sa taille. Il permet de traverser le paysage et d'en offrir une vue renouvelée à chaque pas, ainsi on a la sensation de faire partie du paysage. Les paysages périphériques sont comme la métaphore d'un état transitionnel propre à chacun et compréhensible aussi de manière plus globale. Comme nombre de photographes contemporains, je privilégie les vues d'espaces intermédiaires, (terrains vagues, chantiers, périphéries, bords d'autoroutes), qui sont des lieux transitoires ou provisoires à l'identité incertaine. Ces paysages en transformation situés à la périphérie d'une ville moyenne du Centre de la France ne sont pas uniques, ils sont visibles partout. Ils traduisent la lente évolution d'une ville, son histoire en train de se construire, la conquête de l'homme sur des espaces qui ne sont plus vierges depuis bien longtemps.
La nature « sauvage » a laissé la place à une nature en sillons, une nature « civilisée », domptée, rationalisée, laissant une étrange impression de « vide », ponctuée çà et là de lignes à haute tension, de pilones électriques et autres châteaux d'eau, comme les gardiens d'un territoire à protéger ou les derniers vestiges d'une civilisation disparue.Il y a la vaine tentative de retrouver les dernières marques d'une nature (redevenue) libre, qui reprend ses droits sur des chantiers interrompus, comme pour trouver une échappatoire à un monde dont le destin est flou. Les tranchées creusées dans la terre en attendant les futures constructions sont alignées sur les sillons de l'agriculteur. Cette terre rouge photographiée dans une fin d'après-midi hivernale donne l'impression d'avoir été meurtrie, découpée en blocs par d'énormes machines, laissant entrevoir les différentes couches qui la composent, une lecture possible de l'histoire à la manière d'un géologue. Les paysages sont vides de personnes, mais tellement marqués par l'activité humaine, modelés en fonction de ses besoins. L'urbanisation galopante provoque une rationalisation du territoire en grille, qui met les populations dans des cases, sans se soucier des conséquences.

    Il existe une forte dichotomie entre le riche passé historique du centre-ville, et fixe dans temps, avec ces zones suburbaines marquées par une certaine pauvreté du paysage, une uniformisation qui se renouvelle dans le temps. Il semble n'exister aucun lien entre les deux, comme deux mondes évoluant en parallèle. Le seul lien que l'on peut percevoir, est la silhouette lointaine de la cathédrale apparaissant comme un phare, un point d'ancrage qui permet de se repérer. Mais cette silhouette se confond aussi avec celle des silos à grains, rajoutant au trouble. Le regard que je porte sur ces lieux n'est ni vraiment tragique, ni dénonciateur. Je tente de montrer un état d'esprit que m 'évoquent ces lieux, un questionnement sur leur passé, leur devenir, le sentiment illusoire de pouvoir comprendre ce qui se passe par le biais de l'appareil photographique, voire même d'essayer de contrôler les choses. Mais je ne suis qu'un témoin qui reste passif, mes photographies deviendront à leur tour une trace, un vestige, elles serviront - peut-être - plus tard à découvrir l'histoire de la ville.

Fanny Challier

36 rue Taine

75012 PARIS

FRANCE